19/07/2006

.........PHILIPPINES..............

PHILIPPINES
Exécutions en série

Militants, journalistes trop curieux, avocats progressistes... Quiconque dérange les pouvoirs établis est en danger de mort aux Philippines. Jamais la situation des droits humains n’avait été aussi dégradée depuis la chute de la dictature de Marcos.


Le 26 juin 2006, Wifredo Cornea est abattu dans l’île de Negros. Le 24 avril dernier, Enrico Cabanit, secrétaire général de la fédération national Unorka, tombe sous les balles de ses assassins dans la province de Davao del Norte (Mindanao). Depuis le début de l’année, huit dirigeants paysans ont déjà été tués par les hommes de main des propriétaires fonciers. Les syndicalistes ouvriers ne sont pas épargnés. Ainsi, le 23 septembre 2005, Diosdado Fortuna, président du syndicat KMU de l’entreprise Nestlé, a trouvé la mort dans le Sud-Tagalog. Dans la province d’Isabella (au nord des Philippines), c’est un chef de tribu, Rafael Markus Bangit, qui est assassiné le 8 juin 2006 par des hommes masqués ; il était membre de l’Alliance des peuples de la Cordillera (CPA)...

Les « exécutions extrajudiciaires » se multiplient donc aux Philippines. Il y en aurait, depuis 2001, plus de 225, selon les relevés du quotidien Daily Inquirer, et plus de 600 selon l’organisation Karapatan. Des chiffres terribles, auxquels il faut encore ajouter quelque 140 militants considérés comme « disparus ». Ces meurtres sont le fait d’« escadrons de la mort » liés à la police, l’armée et les paramilitaires, ou des milices privées et tueurs à gage engagés par les possédants. Ils ont pour cible les cadres légaux des partis politiques de gauche ou des organisations de masse et, aussi, les journalistes d’investigation, qui osent mettre leur nez dans les affaires de corruption, ou bien encore les avocats progressistes.

Le nombre de meurtres politiques commis à l’encontre de militants légaux est particulièrement élevé dans les zones de forte militarisation, où les opérations contre insurrectionnelles sont les plus intensives. La situation varie donc suivant les régions, mais la vague d’assassinats touche l’archipel du Nord au Sud.

Toute la gauche est ainsi menacée. Les formations réputées proches du Parti communiste des Philippines (PCP, maoïste, clandestin) ont subi les plus fortes pertes. C’est notamment le cas de Bayan Muna, représentée au Parlement, qui a vu 95 de ses militants assassinés depuis 2001. Mais les autres courants ne sont pas épargnés. Bon nombre des cadres paysans exécutés étaient liés à Akbayan (Parti d’action citoyenne) ; la fédération Unorka compte par exemple treize victimes (tuées en général par les propriétaires fonciers, mais aussi parfois par le PCP). De même, dix-huit membres du Mouvement pour la démocratie nationale (KPD) ont trouvé la mort en seulement deux mois.

Les élus peuvent être incarcérés ou menacés. Les trois députés de Bayan Muna, dont Satur Ocampo, n’ont pu quitter les locaux du Parlement, deux mois durant, afin d’éviter d’être arrêtés après la proclamation, en février, de l’état d’urgence ; leur camarade Crispin Beltran est toujours en détention. L’effigie de Risa Hontiveros, députée d’Akbayan, a été brûlée par les militaires le 27 mai dernier. Le 26 juin, l’accusation de « sédition » a été ressortie des cartons contre deux personnalités de premier plan, Ronald Llamas, président d’Akbayan, et Randy David, professeur d’université et représentant de la coalition Laban ng Masa (« combat des masses »). Dans son dernier rapport annuel, Amnesty International note qu’en 2005, « de très nombreux militants de gauche ont été tués par des inconnus, dont beaucoup seraient liés aux forces armées ». Les auteurs de ces meurtres ne sont ni poursuivis ni condamnés. Face à cette situation, la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH) et sa section aux Philippines (PARRDS) ont envoyé, le 27 juin dernier, une lettre ouverte à la présidente, Gloria Macapagal-Arroyo, pour exprimer leur profonde inquiétude, notant que ce « climat d’impunité encourage la violation des droits humains ». Une situation qui ne peut que s’aggraver, alors que les négociations de paix entre le PCP et le gouvernement sont au point mort, et que la présidence vient (une nouvelle fois !) de déclarer, le 19 juin, la « guerre totale » à la guérilla communiste.

En vue de son voyage en Europe, la présidente des Philippines a suspendu l’application dans son pays de la peine de mort - alors même que les exécutions extrajudiciaires se multiplient. Qui pourrait se laisser abuser par une telle mesure cosmétique, purement diplomatique ? L’espace démocratique conquis après le renversement, en 1986, de la dictature de Marcos est remis en cause par l’évolution du régime et le poids politique grandissant de l’armée. Il doit être défendu, notamment contre Gloria Macapagal-Arroyo.

Pierre Rousset

21:14 Écrit par poscharleroi | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : international |  Facebook |

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